« Toujours se frotter les bras d'un geste vif et dynamique afin d'éviter que les muscles s'engourdissent et s'endorment. S'ils s'endorment, le cerveau et le c½ur suivent. Toujours frotter, toujours frotter. »
Si on m'avait dit un jour que je serais là, comme un ***, allongé dans cette vaste étendue si blanche, si froide et si impersonnelle, je ne l'aurais jamais cru. J'ai toujours eu de l'équilibre et ce, dés le plus jeune âge. Je faisais la fierté de mes parents pour une seule et unique raison : à l'âge de dix mois, je marchais déjà. Bon, d'accord, je m'aider de tout ce qui passait sous mes petites mains potelées et, au final, je tombais plus que je ne me relevais.
« Je dois avoir un regard mort, une étincelle éteinte au c½ur de mes yeux. Je suis sans doute livide, le nez rouge, les cheveux blanchis... Blanc ! Ce blanc est partout et imperturbable : je ne vois que lui, ne vis qu'en lui... Vivre ? Ah ! Mourir... Non ! Frotter, toujours frotter ! Je l'ai vu à la télé ! »
J'étais un mignon petit bébé aux yeux verts et aux cheveux hirsutes et blonds, victime des pinçages de joue, des tirages des cheveux, du vol de sucette à l'arrachée et de parents trop étouffants : à moins que ça n'ait été le chat qui prenait un malin plaisir à confondre mon berceau et son panier ? Je ne sais plus ce que je dis, je ne sais plus quel bébé j'étais. Mais est-ce que ça a réellement son importance ?
« J'ai vu plus d'un film ou le héros finissait par s'endormir et par se réveillait dans un lit d'hôpital. Et s'il m'arrivait la même chose ? Peut-être suffit-il que je m'endorme, tout simplement ? Non ! Ouvre les yeux ! Mes bras ? Je ne le sens plus... Bougez ! Bougez ! Je vous en prie ! »
J'étais également un môme intelligent et toujours aussi beau bien que moins blond. Comme tous les enfants (et même mon père), j'étais amoureux de ma maîtresse. Elle s'appelait Mademoiselle Palm, c'était une anglaise qui parlait français mieux que nous tous. Elle était grande, mince et avait une poitrine d'enfer. Et oui, déjà à six ans ! J'étais curieux ! J'avais beau l'imaginer sans vêtement, rien ne venait. Il faut dire que ma mère était plutôt du genre à avoir le nombril entre les seins.
« J'ai l'impression d'être doublement manchot. Mes jambes bougent mais mes bras sont inaccessibles. Je ne les vois plus d'ailleurs. Ils se sont mélangés au blanc environnant ! Puissante avalanche qui me retient prisonnière, je t'en prie, laisse-moi sortir ! Il faut que je pense à des trucs qui me réchauffent le c½ur pour ne pas m'endormir !»
A défaut d'avoir la maîtresse, j'ai pu goûter à Alice. Brune, les yeux noisettes, des bleus sur le visages et des habits troués : malgré son apparence, elle s'avérait être très gentille. Son père la battait ! Enfin, c'est ce qu'elle racontait et personne ou presque ne la prenait au sérieux. Le presque, c'était moi ! Quelle fierté j'avais ! Elle disait que j'étais le seul avec qui elle pouvait rire. Après deux semaines de relation bisous-bisous, elle n'est plus venue à l'école. La maîtresse nous avait alors dit qu'elle était partie rejoindre les anges.
« Est-ce que ça a réellement existé ? Je ne sais plus ce que je pense. Ai-je réellement été un enfant ? Ai-je réellement connu une amourette un jour ? J'ai l'impression d'avoir toujours été là, enfoui profondément dans ce blanc abyssal... Les bras m'en tombent ! Enfin, façon de parler... Enfin, façon de penser. »
Je n'ai jamais eu d'animaux domestiques mais j'aurais aimé avoir un chat. Un ami du collège en avait un. Il était gros, blanc et noir. Il s'appelait Tapis. Bon, d'accord, c'était un nom stupide mais si original ! Je n'ai eu que la télévision depuis la mort d'Alice. Grandir en observant Flipper, Skippy, Lassie et Michael Jackson m'avaient sûrement laissé des séquelles. Quoiqu'il en soit, j'étais amoureux de ce chat qui ressemblait à une mini-vache sans cornes. J'aimais le caresser, le blottir contre moi. Non, ce chat était à moi ! Et c'était une peluche ! Une vache... J'avais dû arracher les cornes ?
« Aidez-moi ! Sortez-moi de là ! »
Le soir quand je rentrais de l'école, papa me donnait deux tartines recouvertes généreusement de pâte à tartiner (pour ne pas citer de marque). Je buvais un chocolat chaud et je racontais mas journée. Michel m'avait tiré les cheveux... Ils n'étaient pas si longs, si ? Maude m'avait pincé la cuisse... Non ! C'était moi qui lui pinçais la cuisse. J'ai souvent eu des rapports conflictuels avec les camarades de classe... sauf Alice ! Elle était bien plus mature que les autres.... Enfin, il me semble.
« Mes bras ! Mes bras ! Je les sens ! Ils sont plaqués contre mon dos comme si le froid les avait incorporés au tissu de mes vêtements ! Suis-je habillé ? Je me sens nu, percé de partout. Mais oui ! Je l'avais vu dans un film, ça aussi ! Le froid, c'est comme des piques qui traversent le vêtement, puis la peau, puis les os, puis la peau, puis le vêtement ! C'est des épées glacées évoluant dans cet univers blanc, tout blanc... Blanc ! Blanc mystérieux, attirant et repoussant à la fois... Comment suis-je arrivé ici ? »
Si on m'avait dit un jour que je serais là...
« Non ! Pas ça ! Je l'ai déjà dit, ce truc ! Enfin, pensé ! Où étais-je hier ? Ce matin ? Ce midi ? Ce soir ? Où serais-je demain ? Je perds la tête ici ! Trop de blanc tue le blanc ! »
Mon moniteur m'avait prévenu ! Fais attention aux crevasses ! Il n'a pas arrêté de me le vociférer lorsque je suis parti. Puis j'ai vu cet alpiniste...
« Oui ! C'est ça ! Je me souviens ! »
Cet alpiniste avait une longue chevelure brune ! Il était suspendu sur le flanc de la montagne et un hélicoptère tournait autour. Et il y avait ces pingouins qui marchaient tous dans la même direction en pensant des trucs que j'entendais quand même. J'étais en parfaite communion avec la nature ! Alors là, je suis sûr que c'était la faute des surfeurs !
« Non... C'est dans mon imagination... Trop de films ! Mais là pourtant, je ne rêve pas ? Je ne suis pas dans un frigidaire ! Il fait froid, je suis trempé et il n'y a que du blanc à perte de vue. Et mes bras, coincés derrière mon dos, ne me répondent plus... Mes jambes sont engourdies. Et si je faisais pression pour tenter de me lever et sortir de cette cave blanche ? Un effort... Vas-y ! »
Une musique, des cris d'enfants. Esquimaux, sorbets, pot à la vanille. Non, non !
« Je ne sens pas le poids de la neige. »
Il ne manquait que dix centimes mais j'étais déjà au bout du rouleau.
« La lumière est aveuglante... mais je ne suis pas mort. »
Il ne manquait que dix centimes et je l'ai agrippé par le cou.
« C'est une pièce de forme carrée, sans porte apparence. Le mur est mou... Une pièce capitonnée ? »
Il ne manquait que dix centimes et je l'ai étranglé devant une dizaine de gamins qui ne voulaient que s'empiffrer de glucides glacés.
« Et tous ces héros à la télévision ? Mes jambes s'engourdissent. »
Il ne manquait que dix centimes...
« Toujours se frotter les bras d'un geste vif et dynamique afin d'éviter que les muscles s'engourdissent et s'endorment. S'ils s'endorment, le cerveau et le c½ur suivent. Toujours frotter, toujours frotter. »